Le Bollywood Lover

Le Bollywood lover est un homme tendance. Prononcez « tendance » avec l’accent italien, c’est encore plus tendance (merci Salvatore Viviano).
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Le Bollywood lover appartient à la caste des bobos. Il habite le Xe arrondissement, aime le cinéma d’art et d’essai, possède un abonnement annuel au Brady, se met souvent en vitrine aux Gars de la marine pour mater d’un œil distrait les filles qui traversent le pont pour aller vider leur porte-monnaie chez Antoine & Lili.

Le Bollywood lover lit Libé, fume des Marlboro Light (le Bollywood lover est un chouïa radin) en sirotant un noisette (ça fait popu et le Bollywood lover aime prendre des bains de plèbe, ça lui rappelle Calcutta).

Le Bollywood lover a fait médecine ou droit sans aucune arrière-pensée humanitaire. Il est donc radiologue : faire médecine jusqu’au bout demande beaucoup de travail et le Bollywood lover est paresseux par définition, mais aime l’argent et avoir une position élevée dans la pyramide sociétale. Autre possibilité, le Bollywood lover est juriste dans une société internationale exclusivement (le prestige toujours, le prestige), avocat serait mieux mais uniquement si papa l’était avant.

Le Bollywood lover est brun avec des cheveux épais, mi-longs, bouclés, quelques cheveux blancs artistiquement déposés ça et là, juste pour faire craquer les filles, exactement comme le héros dans les films qu’il affectionne particulièrement. Si la fée Chance ne s’est pas penchée sur son berceau, le Bollywood lover se rasera le crâne, qu’il aura sans creux ni bosses, car il ne supportera la rivalité de ses moignons capillaires face à la chevelure de ses héros indiens. Le Bollywood lover porte des lunettes à monture épaisse, de préférence noire ou rouge, très hype. Non pas qu’il soit myope, c’est pour faire intello dans le coup et souligner la triple épaisseur de cils qui borde ses yeux noirs, histoire de vous dire que le rimmel lui ne connaît pas, c’est na-tu-rel !

Le Bollywood lover s’habille indien épicé – chemises éclatantes à cent roupies, pantalons cigarettes (lin ou soie sauvage) – parce que c’est ten-dan-ce ! A défaut, ce sera italien fleuri. Valentino vintage ou pas et les incontournables accessoires sont les basiques de son quotidien.

Le Bollywood lover est toujours impeccable car il se change plusieurs fois par jours. Pas un faux pli, pas une couleur qui jure, pas un accessoire qui fait défaut et je vous soupçonne d’avoir envie de passer votre main dans ses cheveux uniquement pour palper le cashmere de son écharpe, le lin de sa chemise ou l’alpaga de sa veste. Qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il grêle ou que le soleil darde ses rayons, le Bollywood lover est toujours en tong. Cuir tressé, autruche, croco ou tout simplement agneau, le Bollywood lover exhibe ses jolis pieds manucurés et vous explique que depuis qu’il est parti un an en Inde dont six mois à se recueillir dans un ashram au sommet de l’Annapurna, il ne supporte plus les chaussures. Un conseil, si vous cherchez à acheter ses super tongs à 350 euros la paire, ne perdez pas votre temps, c’est du sur-mesure commandé spécialement à Londres (le filon indien !).

Le Bollywood lover a un vice caché qui ne le reste pas longtemps. En temps neutre (vous allez comprendre de quoi il s’agit), le Bollywood lover assortit la monture de ses lunettes à la carrosserie de sa voiture, une Smart décapotable donc rouge ou noire, tout dépend de l’accessoire oculaire). En temps de haute plénitude jouissive, le Bollywood lover recouvre intégralement sa Smart d’un papier collant coloré imperméable sur lequel on peut lire la promo du dernier film Bollywood. Ce moment privilégié relève de la parade amoureuse du paon quand il fait la roue et agite sous le nez de la paonne (dépourvue de ce sublime ramage) pour la séduire en criaillant (tout le monde le sait, le paon qui dit « Léon Léon » criaille ou braille ». Comme le paon, le Bollywood lover se pare de ses plus atours et part en chasse, toutes fenêtres ouvertes, « Chopke Chopke » à tue-tête ou « Shava Shava ». Le paon donc braille, le Bollywood lover karaokête car il parle hindi (comme Pascal of Bollywood), rectification hindiphonétique. C’est une nouvelle langue très tendance !

Le Bollywood lover aime ses parents, vos parents, nos parents parce qu’ils sont anciens. Et les vieux, on les respecte ! Namaste ! Le Bollywood lover est très famille. Sa mère habite chez lui (couplet sur les traditions occidentales où les parents ont la charge des enfants tandis qu’en Inde les enfants prennent soin des anciens dès qu’ils le peuvent surtout s’ils sont seuls). Photo de la mère (blonde peroxydée, septuagénaire en sur-forme, encore loin de la maison de retraite !) Le Bollywood lover craint la concurrence et préfère marquer son territoire en s’écoutant parler surtout lorsque le sujet de la conversation est sa propre personne, sinon il s’ennuie (un peu). Il aime parler de son savoir, de ses voyages, de son carnet d’adresses. Au cours de certaines conversations, il adopte même un léger accent parisiano-hindi (genre, j’accumule sur le coin extérieur droit de ma lèvre inférieure la salive quand je parle et je ne crache pas les patates chaudes que j’ai dans la bouche).

Le Bollywood a très souvent les yeux humides quand il s’emballe sur certains sujets clefs de son existence : la lutte contre la culture des vignes bio, New Delhi ville olympique et par-dessus tout la diffusion occidentale des films bollywood ! A contrario des autres individus de sexe masculin, le Bollywood lover montre ses émotions. Le Bollywood lover pleure. La larme à l’œil est un classique du genre chez lui. Un peu comme si la peluche de l’oignon n’avait plus aucun secret pour lui. A moins que ses glandes lacrymales aient oublié de refermer la porte d’entrée. Un homme qui n’affiche pas ses émotions est une lavette.

Vous ne connaissez rien à la mécanique quantique des films bollywood, vous avez quatre heures à perdre, pas envie de rester chez vous, pas de copines dispo donc vous foncez chez l’épicier du coin, dévalisez le rayon Pépito au chocolat au lait, épluchez l’officiel des spectacles et vous dites que si l’amour existe encore, forcément c’est à Bollywood City, durée trois heures vingt, c’est encore mieux que vous ne l’espériez. Vous foncez au Brady, haut lieu de rencontres. Merci, Monsieur Mocky puisque c’est là que vous rencontrez votre spécimen.

A la sortie, vous avez des images plein la tête, vidé deux boîtes de Pépito, parlé couramment hindi et vous êtes trompée de porte de sortie en manquant de vous fracasser le nez dans la vitre, c’est là que le Bollywood lover intervient. Il vous ouvre la porte, la bonne, vous invite à boire un verre et fait étalage de sa culture bollywood.

Il vous initie à Shakh Rukh Khan. Non, ce n’est pas le tigre dans Le Livre de la Jungle mais le Brad Pitt du cinéma indien. Vous apprenez qu’à Bombay, l’industrie cinématographique est largement plus prolifique et bénéfique que celle de Hollywood et que si vous n’avez pas vu Lagaan, Mother India, Devdas, vous êtes inculte. Que si Kajol et A. Ray accentuent autant leurs gestuels et mimiques c’est uniquement pour que les publics iraniens, pakistanais puissent comprendre l’intrigue, les états d’âmes et les émotions à défaut des dialogues ou des sous-titrages. Le cinéma bollywood est avant tout fédérateur clame le bollywood lover. Vous devenez du même coup fan de cricket et « Namaste » devient votre cri de guerre. Bref, vous êtes éblouie. Vous pénétrez dans le pays de la Belle au Bollywood dormant ! Et ça marche.

Vous vous revoyez. Le Bollywood lover vous offre un cadeau. Le CD de la bande originale du film Aetbaar que vous avez vu, le jour où vous vous êtes rencontré. Quelle délicate attention !

N’oubliez jamais que le Bollywood lover est pingre, qu’un CD bollywood coûte un maximum de 3 euros pour peu que l’on soit au fait des bonnes adresses. Malheureuse néophyte que vous êtes, il vous ouvre ses bras, vous le remerciez en vous jetant dans la gueule du loup.

Nu, d’ailleurs, il est même pas mal du tout le loup. Son appart’ non plus. Vu sur le canal Saint-Martin. 40 m2… oui mais ça c’est la surface de la terrasse ! Mobilier en teck avec laurier rose et bambous. L’intérieur est spartiate. Deux fois la terrasse, du coco au sol, des tableaux façon, j’ai dévalisé la FIAC. Une luminosité et des volumes à tomber par terre. Une odeur d’encens, un petit autel avec des bougies et Shiva. Une bibliothèque gardée par deux dinosaures en propylène expansé rouge où s’encanaillent Lacan (Freud c’est démodé) et monsieur le Marquis de S. aux côtés de l’Histoire de l’Inde et celles de Gandhi. Ah ! non pardon, ça c’est le Kama-Sutra. Un rayon spécial est bien sûr dédié au cinéma bollywood avec bio des acteurs et actrices, des réalisateurs, essais sur la viabilité du cinéma à Bombay, la mafia à Bombay et le cinéma, etc.

Le Bollywood lover aime l’art, il apprécie aussi les grands couturiers. Tiens, il a son caleçon assorti à sa couette… Calvin Klein ! Plutôt athlétique le Bollywood lover voire même tablette de chocolat, non ça faut arrêter parce que ça va finir par vous donner des complexes. Et vous la tablette, elle est plutôt version fondue au chocolat.

Il embrasse bien, sensuel le Bollywood lover, tiens comme dans le film, câlin, tendre, il connaît aussi plusieurs positions… ça va pas trop acrobatiques, un peu classiques mais bon la première fois on ne peut pas non plus lui demander de vous faire la roue javanaise… à moins que ce ne soit la toupie irlandaise… Il vous appelle par votre prénom, il ne se trompe pas, jusque-là il a tout bon. Ah, maintenant il change, il passe aux surnoms sucrés, vous avez l’air d’une confiserie ambulante tant qu’il ne change ni de rythme ni de position, vous acceptez le « ma barpapapa d’amour » si ça ne sort pas d’ici (faut pas pousser non plus), oui oui pas mal continue comme ça, en plus il vous dit que vous avez la peau douce, bon d’accord pas très original mais c’est toujours agréable à entendre… encore un peu… oui c’est ça comme… oui par là…y’a même des moments où vous pouvez faire l’étoile de mer… reposant après la chevauchée fantastique… on dirait que le moment crucial arrive… lorsqu’à votre oreille gauche d’une voix de castrat, le bollywood lover hurle :

  • Vas-y, bébé ! Je jouis !

Tétanisée, vous vous demandez si vous ne venez pas de perdre votre appendice auditif tandis que le bollywood lover s’écroule dans un râle sur le flanc.

Une minute plus tard, il envahit la salle de bain d’ablutions, s’habille et revient vers vous tout pomponné. Vous avez encore un doigt dans l’oreille gauche tandis que de l’autre main vous vous pincez le nez en soufflant très fort lorsque le bollywood lover vous tapote les fesses :

  • C’était bien, hein ? Faut que je me sauve. Tu claques la porte en partant.

Rassurez-vous, le Bollywood lover est élégant. Il n’a jamais rappelé.


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