La Truffe

La truffe se reperd de loin car elle affectionne les couleurs vives. Tout particulièrement l’orange qu’elle porte décliné en basket (au quotidien), en T-shirt (l’été) et en pull camionneur zippé (l’hiver).
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La truffe aime également les bananes, pas celles qu’on épluche lubriquement, lambeau par lambeau, mais celles qui s’enroulent autour de la taille.

La truffe porte des lunettes car de naissance elle est déficiente voyante. La truffe a eu des problèmes d’acné à l’adolescence comme sa mère et connaît parfaitement l’usage de l’Eau précieuse. Il y a des restes dans la salle de bains.

A la trentaine, elle a eu des problèmes capillaires comme son père et connaît parfaitement l’usage de Pétrole Hahn. Son père a suivi les conseils de Bernard Darniche, la truffe aussi. Il y a des restes dans la salle de bains. Saisir la bouteille carrée de shampoing pour tonifier sa chevelure en perdition et en ôter les pellicule, la secouer fermement en bandant ses muscles, se regarder dans le miroir lumineux, effectuer ce geste de va-et-vient puis pétrir sa chevelure (éparse) est un grand moment de jouissance extatique personnelle matinale.

Oublions cette petite masturbation digressive et toute personnelle et revenons aux parents chéris de la truffe qui, chaque été, vont dans leur maison de La Creuse. A Noël dernier, ils lui ont offert des charentaises molletonnées à carreaux et le caleçon assorti. Sa sœur, un peignoir Lacoste… orange (si, si, ça existe !). Vous savez quoi ? Il les porte avec fierté et amour, dès qu’il sort de la salle de bains ! La truffe aime sa famille, son chien s’il en avait un et ses plantes qu’il arrose avec dextérité une fois par semaine comme c’est écrit sur le mode d’emploi.

La truffe a servi de modèle pour la campagne de pub « Monsieur Propre » sans les muscles ni la boucle d’oreille ni le T-shirt moulant. La truffe a servi de modèle « Monsieur Propre » pour la serpillière et le crâne chauve. La truffe est maniaque, elle aime l’ordre et la propreté. Son deux-pièces ressemble à un appartement témoin. Rien ne dépasse. La truffe prend son pied en passant l’aspirateur.

Si vous lui demandez un cocktail à base de curaçao, vérifiez à deux reprises avant de le boire, il se pourrait bien que votre mixture soit un mélange de Canard WC bleu et de caïperhena. A moins que ce ne soit l’eau des toilettes qui ne soit le cocktail maison !

La truffe est un animal social. Il prend, deux fois par semaine, en sortant du bureau, des cours de danse de salon pour oublier qu’il a avalé un manche à balai à la naissance. Il sait déhancher son bassin mieux que personne, dans l’indifférence la plus totale des autres parties de son corps. Il compte à voix haute le rythme de chaque pas, connaît toutes les figures chorégraphiques de chaque danse par cœur et les note scrupuleusement, croquis à l’appui, dans un petit carnet pour pouvoir les réviser dans les transports en commun. La truffe est un cavalier très servant quoiqu’un peu raide.

La truffe fréquente les gares (déclinaison métro, RER, aéroport) car les filles se font larguer sur les quais, c’est bien connu (ex : Un homme et une femme, Les parapluies de Cherbourg, Anna Karenine, Un couple parfait). La truffe est un cinéphile averti sans jamais avoir mis les pieds dans une salle de cinéma ni regardé un seul film. Son secret ? Il est abonné à Télérama dont il conserve amoureusement chaque numéro et achète dès qu’il le peut tout numéro collector (Avis aux amateurs vendeurs !).

La truffe a toujours dans sa poche un paquet de kleenex et des bonbons à la menthe. Pour l’haleine. C’est là qu’après avoir ingurgité les bonbons à la menthe, la truffe fonce le paquet de kleenex à la main éponger les sanglots de la fille éplorée que vous êtes, saisissant de l’autre main vos bagages. Car la truffe est galante, c’est un vieux principe provincial que lui a inculqué sa mère. Vous, entre deux chutes du Niagara remerciez votre sauveur et mouchez votre nez chou-fleur dégoulinant de morve, tamponnez avec le même kleenex sans le crever – et c’est là que votre dextérité est remarquable – vos yeux de biche ourlés de mascara sans oublier les joues où blush et khôl forment une gadoue artistique qui finit de sécher sur le pull orange de la truffe (eh oui, c’est l’hiver !). Dans un ultime combat sur sa timidité, la truffe ose vous prendre dans ses bras pendant que vous étouffez un ultime hoquet de souffrance :

  • Ce salop, il m’a plaqué ! Et là, ivre de pleurs, vous n’avez pas encore réalisé que vous êtes dans les bras d’une truffe. Ce n’est pas grave, le pire est à venir !

La truffe vous abreuve de bonnes paroles, vous écoute, vous soutire votre numéro de portable, vous offre son paquet de mouchoirs, vous met dans un taxi et vous demande d’un ton désinvolte en vous quittant si vous savez faire du vélo.

Le vélo, c’est sa tactique de drague. Amené comme ça, ça a l’air de rien. C’est innocent un vélo. Un guidon, deux roues, une selle, une chaîne, une sonnette, un porte-bagages. Trop mignon ! Ça vous rappelle vos ballades avec vos frères, vos sœurs, vos cousins, vos copains. Le vent dans les cheveux, les jupes qui se soulèvent, les premiers roulés-boulés dans l’herbe ou dans la paille (variante). La bicyclette sur le bas-côté. Les bisous sur la joue, maladroits, dans le cou, premiers émois, sur la bouche avec la langue (argh ! c’est plein de bave !) L’île de Ré ou les pique-niques à la campagne. Un air de Via con me fredonné par Paolo Conte en fond. Du bonheur. Rien que du bonheur. Les premiers bobos aussi. Le mercurochrome. Le rouge sur le genou. Les « ça y est sans les petites roues » à « Regarde, sans les mains ! » Eh oui, le vélo !

Et en ce moment, vous êtes sur un quai de gare, votre grand amour vous a lâchement quitté pour une pétasse. Un pull-over orange sorti de nulle part vous console, vous trouve un taxi et vous demande si vous savez faire du vélo ?

De toute façon, vous ne savez même plus comment vous vous appelez, alors vous dites oui. Deux jours passent. Vous avez déjà zappé votre sauveur de gare, mais la truffe est tenace (ne l’oubliez jamais !) et le voilà qui appelle (il ose !). Il n’y aura pas de bicyclette-party car il pleut et vous n’avez qu’un déjeuner entre deux rendez-vous à lui consacrer. Le vélo restera donc à tout jamais une tactique d’approche mythique, à jamais inégalée dans l’histoire de l’humanité de la drague.

Ce sera une rencontre classique genre brasserie salade sur le pouce. La truffe se montre aimable, toujours à l’écoute et attentionné mais pour l’adition ce sera moitié-moitié (début vingt et unième siècle, parité oblige et puis c’est vous qui avez insisté !). Un détail tout de même… les baskets orange. Elles ne clignotent pas, mais c’est peut-être parce que les piles sont mortes.

Lorsque la truffe est lancée dans une discussion (c’est qu’elle en confiance), elle parle vite, très vite. Sa rapidité d’élocution est un mélange de celle de Jean-Luc Delarue, Grand corps malade et Joey Starr. Quoi qu’elle raconte alors, la truffe est incapable de terminer sa phrase. La truffe ignore l’usage des subordonnées complétives, subordonnées relatives, conjonctions de subordination, subjonctif présent et passé. Il préfère laisser en plan son moignon de phrase et enchaîner sur une autre qu’il abandonnera aussitôt pour esquisser une énième amorce de tirade avortée. Ce qui donne un rythme particulier quasi poétique à son élocution dont la compréhension logique peut parfois vous échapper mais vous vous laissez bercer par sa voix chaude de mezzo ténor.

A la brasserie, la truffe tente un rapprochement tactile. Il vous prend la main doucement entre le sel et le poivre. Maladroitement, sa manche gauche balaie votre verre qui gît maintenant à vos pieds dans un fracas tel que vous vous demandez si le ciel ne vient pas de vous tomber sur la tête. Mille paires d’yeux se braquent sur votre table. Vous avez envie d’être une fourmi. La truffe n’est pas gênée et siffle le serveur qui ramasse illico presto les dégâts (propreté avant tout). Enhardie, la truffe n’en reste pas là et pose ses lèvres sur les vôtres car la table est desservie et il n’y a rien plus rien à briser, si ce n’est la glace entre vous. Vous vous laissez faire car votre mission est d’oublier l’amour-de-votre-vie-qui-vous-a-quitté-pour-la-pétasse. Et là, c’est la surprise !

L’homme en basket orange qui vous a regardée manger votre salade niçoise avec des yeux de crapaud mort d’amour pendant plus de trente-cinq minutes, vous a écoutée geindre sur votre ex, deviser sur vos collègues de boulot, le type là (oui ! oui ! celui-là) en face de vous qui vous a pris la main en louchant élégamment sur votre décolleté, la truffe donc embrasse avec les dents !

Une explication technique s’impose. Les lèvres de la truffe se pose sur les vôtres. Jusque-là tout est normal. Là où ça se complique c’est lorsque la truffe ouvre la bouche (haleine bonbon à la menthe, tiens, il avait pourtant commandé des œufs mayonnaise et des harengs pommes à l’huile ?) que tout se complique. Vous cherchez à tâtons sa grosse langue-de-bœuf que vous effleurez à peine dans un ballet aquatique d’enzymes glouton car des invités imprévues se présentent : ses dents. Barrage incontournable, il a la bouche pleine de dents et vous ne pouvez rien y faire. La truffe aime montrer ses dents récemment blanchies et il vous le fait savoir. Comme vous êtes diplômée ès baisers, vous mettez un point d’honneur à devenir son professeur sans jamais lui avouer que, sur l’échelle du baiser, il obtient péniblement 1/10 !

La truffe est un angoissé actif qui a remède a tout. S’il y a des acariens dans son appartement, il saupoudre le parquet d’un produit spécial anti-petites bestioles et passe l’aspirateur dans tous les recoins. S’il casse ses lunettes (ça lui arrive au moins une fois par an), il en a toujours une paire de rechange. La truffe est prévoyante. Il en est de même pour les choses du sexe. Angoissée, la truffe se sait fragile en compétences sexuelles. Inspirée, la truffe a toujours à portée de main (dans sa banane, dans sa table de nuit, dans un bocal dans la cuisine – la truffe est originale aussi, elle peut varier les lieux de galipettes) des plaquettes contenant les fameuses petites pilules magiques bleues ! La truffe peut bander à toute heure ! Un peu comme le bâton de berger Justin Bridou…

Et le jour arrive où vous commettez l’erreur de présenter la truffe à vos amis. En société, la truffe n’est pas encombrante, elle ne parle pas, elle sourit, elle observe. Parfois, elle s’enhardit et tente d’être amusante alors elle raconte une histoire drôle. Et personne ne rit. Lorsque la truffe ouvre la bouche, vous êtes atterrée car son slam à la logique très particulière est incompréhensible des non-initiés, bien que les autres aient été brieffés préalablement par vos soins. Vous voilà devenue interprète face aux à vos amis qui hésitent entre morts de rire ou morts de honte.

Quand elle est invitée, la truffe arrive avec une boîte contenant des pâtisseries pour la maîtresse de maison. Si les gâteaux n’ont pas été mangés, la truffe repart avec. Sans rien demander à personne. Ah si ! un sac en plastique pour le transport. La truffe propose souvent son aide pour laver la vaisselle à la fin du dîner (réminiscence de « Monsieur Propre ») mais au bout du deuxième verre cassé, sa maladresse (calculée ?) lui permet de ne plus jamais lever son petit cul serré de sa chaise.

La truffe aime jouer aux cartes avec vos amis sauf quand ils ne savent pas jouer. Dans ce cas, la truffe le dit, insulte les piètres joueurs de deux amorces de piques savamment lancées et s’en va.

Consolez-vous, la truffe a un pois chiche dans le cerveau. Vous, vous en avez deux !


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